Prévenir la fracture de fatigue du métatarse

Une fois n’est pas coutume, aujourd’hui, ce n’est pas un coach mais un athlète qui vous écrit un article. Johanna Geyer-Carles est, en plus d’une demi fondeuse de calibre international, une podologue émérite !
Il se trouve qu’elle a fait son mémoire de fin d’étude sur la fracture de fatigue du métatarse, selon ses professeurs, elle a livré un travail excellent qui aurait mérité d’être publié. Mais comme Johanna vit à 200 à l’heure elle n’a jamais prit le temps de le faire. Pour Lynx Performances, elle a accepté de revenir sur les résultats de ses recherches et de nous en apprendre plus sur cette diablesse de fracture de fatigue ! Vous reconnaitrez, à son phrasé très scientifique, une vraie professionnelle du milieu médical.

La fracture de fatigue est souvent vécue comme une fatalité pour le sportif et son entourage. Et pour cause, elle nécessite un arrêt total de l’activité physique sur une durée de 6 à 12 semaines (8,5 en moyenne), sans compter la période de réathlétisation. Contrairement aux tendinopathies (qui peuvent devenir chroniques)  il y a très rarement de récidive sur un lieu de fracture car le cal osseux après consolidation est plus résistant. L’incidence se situe à court et moyen terme plutôt qu’à long terme.

En France, un protocole de soin n’est que rarement mis en place malgré certaines preuves scientifiques en faveur de la calcitonine notamment, réduisant le délais de consolidation. 

Le sportif, ses entraîneurs et son équipe médicale se retrouvent souvent désarmés face à cette pathologie d’où l’intérêt d’avoir une démarche de prévention. 

Dans le guide vous retrouverez quelques exercices spécifiques à la course à pied et relatifs au renforcement des muscles intrinsèque du pied.

Ici, nous exposerons les différents facteurs d’apparition de cette blessure.

I – GÉNÉRALITÉS

Cette blessure est caractérisée par une douleur qui apparaît brutalement et s’intensifie jusqu’à provoquer l’arrêt total de l’activité. Il ne s’agit pas réellement d’une fracture, mais d’un défaut d’adaptation de l’os à l’effort, cependant, dans le cas où le sportif maintient une charge d’entraînement élévée, une franche fracture peut se former par addition de lésions minimes.

L’examen clinique révèle une douleur « exquise » au point de fracture et à la percussion de l’os concerné.

Ce type de pathologie osseuse a été décrite pour la première fois sur les métatarsiens. Depuis, il a été retenu que son apparition se fait sur des zones fortement sollicitées par l’activité physique du sujet. Elle est donc caractéristique de la discipline dans laquelle le sportif s’inscrit. En demi-fond cela concerne les os longs des membres inférieurs et les os de la ceinture pelvienne.

II – ÉTIOLOGIES

Vous trouverez, ci-dessous en italique, des précisions apportées par l’analyse que j’ai menée dans le cadre de mon mémoire de podologie. Elle s’appuie sur un questionnaire concernant 67 athlètes de haut niveau en demi-fond (2017).

Contraintes mécaniques :
Les os s’adaptent à la force des muscles cependant ces derniers se remodèlent plus vite et dans des proportions plus grandes que le tissu osseux, ce qui accroît le risque de fracture. À noter que toutes variations brutales peuvent être un facteur favorisant : 

  1. Augmentation de la charge d’entraînement (volume et/ou intensité) 
  2. Changement de chaussure (matériaux, drop, laçage, physionomie)
  3. Modification d’un geste sportif et/ou postural (foulées, appuis, terrain)

Dans 89% des cas cette blessure se manifeste à l’entrainement et fait suite à une augmentation de la charge pour 58% des athlètes.

En podologie on surveillera les zones d’hyper appuis et certains facteurs à risques (pieds creux, supination ou pronation trop importante)

Fatigue psychologique : (lié à la vie privée, professionnelle ou sportive).
Ces facteurs de stress ont une incidence inflammatoire sur l’organisme et favorise l’apparition de blessures. De nombreux entraîneurs se tourne vers les méthodes de variabilité cardiaque pour prévenir ces phases aigües de fatigue physique et mentale (par analyse du rythme cardiaque au réveil) et contourner les risques de blessure. De plus, certains comportements peuvent renseigner l’entourage du sportif sur une usure physique ou mentale (réciproque) du sportif : manque d’envie, anxiété, appétit diminué, irritabilité, sommeil de mauvaise qualité, difficulté de mémoire, nervosité, baisse de la confiance en soi …

Dans 52% des cas une fracture survient dans une période de stress ou modification du rythme de vie, illustré par le passage en études supérieur, une période d’examen, une maladie, une diminution de la qualité du sommeil. 
Il est intéressant de constater qu’elles s’inscrivent toutes dans les périodes charnières de préparation hivernale ou estivale, où le stress physiologique et physique est important, tout comme la fatigue.

Apports alimentaires :
Lorsque que la balance énergétique est négative, le corps puise dans ses réserves et finalement diminue son activité métabolique. Par conséquent, certains mécanismes physiologiques sont altérés, notamment les fonctions reproductives chez la femme et le remodelage osseux.

L’écart trop important (> +3kg) entre le poids de forme et le poids hors saison est un facteur favorisant. De plus, un changement d’alimentation coïncide avec la survenue de cette pathologie dans 32% des cas.

Carences :
Le lien entre une carence en vitamine D et l’apparition de fracture de fatigue a déjà été démontré. Cette substance organique assure le remodelage osseux et la minéralisation en maintenant un taux physiologique de calcium et de phosphore au sein des tissus. Un déficit en vitamine D entraîne une diminution d’absorption de 10 à 15% du calcium et de 50 à 60% du phosphore.

La carence en fer est elle aussi incriminée dans le cas des fractures de fatigue, elle fait partie intégrante d’un modèle mathématique qui permet de prédire 76,5% des survenues de cette pathologie. Il inclut les paramètres suivants : Taille, Indice de Masse Corporelle (IMC), taux de fer sérique, ferritine et score subjectif de fatigue (SSF) :

-13,98 + 0,079 x Taille – 0,014x Fer + 0,464 x SSF – 0,105 x IMC+ 0,035 x Ferritine

Cela renvoi au rôle majeur du Fer dans l’oxygénation des tissus, musculaires (c’est le premier constat du sportif carencé), mais aussi osseux.

Âge :
Dans certaines études, on retrouve une prévalence minorée chez les juniors et majorée chez les athlètes plus âgés.

D’après notre analyse l’apparition de blessure de tout type est d’avantage liée aux années de pratique qu’à l’âge.

Sexe et hormones :
La disparité des cas de fracture de fatigue selon le sexe est édifiante. Une incidence de 1 homme pour 10 femmes a été constatée (après la puberté).

Des troubles du cycle menstruel appelés dysménorrhées touchent 64% des femmes pratiquant plus de 10h de sport par semaine. En dessous de 5 cycles par ans on parle d’aménorrhée. L’hypo-œstrogènie qu’elles entrainent constitue un facteur favorisant les fractures de fatigue.        En effet, ce dérèglement hormonal semble abaisser le seuil de contrainte mécanique au-delà duquel l’activité ostéoclastique (qui détruit les cellules ocsseuses) prend le dessus sur la genèse ostéoblastique (construction de nouvelles cellules osseuses). Ce problème ovarien est causé par une prise alimentaire insuffisante par rapport aux dépenses énergétiques et non par une activité musculaire intense [1].

Parmi les athlètes de demi-fond concernés par cette blessure, 87% sont des femmes. 70% d’entre elles présentent des troubles des cycles menstruels (54,5% d’aménorrhée et 15,5% de dysménorrhée).

Génétique :
Si 20 à 50% des facteurs prédisposant à une baisse de la DMO sont contrôlables par le statut hormonal, l’alimentation et l’activité physique, la réponse à ces stimuli reste génétiquement déterminée (ces cas sont caractéristiques d’une fracture par insuffisance osseuse).

Un autre paramètre génétique est constaté : les populations noires demeurent moins touchées par cette pathologie.

III – CONCLUSION

Le rôle des muscles dans la protection du squelette, mentionné précédemment, corrobore l’importance d’une préparation physique spécifique. Une augmentation de la force maximale et une amélioration de la technique, permettraient une meilleure économie de course diminuant la fatigabilité musculaire mais aussi physiologique et ménageraient les structures musculo-tendino-squelettiques. 

Au- delà de la préparation physique, des suivis nutritionnel, biologique et psychologiques s’avèrent pertinents. D’autres pistes sont à explorer en matière de prévention, notamment un suivi HRV (Heart Rate Variability).

Le stress physique est directement lié à la charge d’entrainement et la récupération, le stress psychologique est quant à lui dépendant de l’état émotionnel et mental. Ces deux notions se classent parmi les principales étiologies des fractures de contraintes. L’entourage peut avoir un rôle important dans la prévention des blessures en étant attentif au comportement du sportif. Ce dernier devra éviter toute modification brutale de ces conditions de pratique et tenir compte de certains facteurs d’alerte, une aménorrhée soudaine pour les femmes par exemple. En cas de récidive une étude posturologique et densitométrique du tissu osseux peuvent être pertinentes.

Pour approfondir la prévention, je vous ai préparé un petit guide dans lequel vous trouverez des protocoles de renforcement musculaires spécifiques à la prévention de la fracture de fatigue avec des exercices en vidéo et un fichier explicatif en format PDF.

À bientôt autour d’un stade,

JGC

BIBLIOGRAPHIE :

[1] Les fractures de fatigue de la femme sportive, M. Bouvard, M. Duclos, Traumatologie du Sport, Masson Paris 2003.

[2] Les fractures de contraintes, V. Bousson, M. Wybier, D. Pertrover, C. Parlier, V. Chicheportiche, B. Hamzé, J.-M. Sverzut, E. Daguet, A. Wyler, J. Thabet, P. Brossard, J.-D. Laredo

[3] Biolécanique de l’os. Application au traitement de fractures, P. Meyrueis, A.Cazenave R. Zimmermann, Enciclopédie médico-chirurgicale 14-031-A-30 (2004).

[4] Fractures de contrainte, P. Lafforgue, 15-905-A-10, Masson (2013).

[5] Incidence et caractéristiques des blessures lors des Championnats internationaux d’athlétisme

2011 et 2012, P. Edouard, J.M Alonso, J.-M. Serra, G. Fischetto, B. Adams, M. Mounjoy, P. Branco, F. Despiesse, Journal de Traumatologie du Sport 31 (2014) 18-27.

[6] Physiologie et pathologie de l’adaptation de l’os à l’effort : douleurs osseuses d’effort et fractures de contrainte, C. Marcelli, M.-H. Lafage-Proust, Encyclopédie médico-chirurgicale 27-100- A-74, Elsevier Masson (2018).

[7] Fracture de fatigue du pied et de la cheville, F. Banal, F. Etchpare, J. Rousset, F. Esperabe- Vignau, D. Lechevalier, Encyclopédie médico-chirurgicale 27-100-A-75, Elsevier Masson.

[8] Pied du sportif, E. Benguerbi, S. Isidro, M. Campillo, M. Bettan, D. Doleux, P.Pin, Y. Parinaud, L. Avagnina, W. Bienstman, Encyclopédie médico-chirurgicale 27-141-C-10, Elsevier Masson Volume 8 numéro 3 (2012).

[9] Apport de la podologie dans la course à pied, C. Poitier, P.-F. Varvenne, F.-J. Ferrari, O. Garcin, F. Cherdo, S.Vermand, Revue du podologue n°74, Elsevier Masson (2017).

[10] Prévention des blessure en athlétisme : démarche scientifique par application du modèle de van Mechelen en quatre étapes, P. Edouars, J.-M. Serra, E. Cugy, N. Morel, P. Hertert, R, Dolin, J. Pruvost, M. Prevost, P. Branco, J.-M. Alonso, F. Despiesse, Journal de Traumatologie du Sport, Elsevier Masson (2015).

[11] Fracture de fatigue, S. Besch, Journal de Traumatologie du Sport, Elsevier Masson (2016).

[12] Sport et os, A. Saraux, Y. Guillodo, Encyclopédie médico-chirurgicale 6-0613.

[13] Bienfaits et méfaits de l’activité physique sur la minéralisation osseuse du squelette de la femme, H. Vidalin, M. Dupechot, Journal de Traumatologie du Sport18, 150-157, Elsevier Masson (2001).

[14] Vitamine D et Sports, M. Lafleur, J.-M. Serra, S. Nguyen, F. Despiesse, P. Edouard, Journal de Traumatologie du Sport (2016).

[15] Analyse de l’efficacité du programme «Décathlon de prévention des blessures» en athlétisme. C. Fer, J.M. Serra, F. Depiesse, P. Edouard, Journal de Traumatologie du Sport, Volume 34, numéro 1, Pages 15-28 (mars 2017).

[16] Étude biomécanique de la course à pied, P. Lacouture, F. Colloud, A. Decatoire, T. Monnet, Elsevier Masson.

[17] Track and field athletics injuries – a one-year survey, Public Health and Epidemiology Departement, Birmingham University Medical School, , UK 1994.

[18] Prediction Model for Stress Fracture in Young Femle Recruits during Basic Training Daniel S. Moorn, Eran Israeli, Rachel K. Evans, Raaan Yaanovich, Naaama Constantini, Nogah Shabshin, Drorit Merkel, Orit Luria, Tomer Erlich, Arie Laor, Aharon Finestone. Medecine & Science in Sport & Exercise. 40(11) Novembre 2008